petit speculum de l'administration ordinaire

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vendredi 29 février 2008

The end

Je le disais et je le répétais quand j’étais au collège : le 29 février est une journée qui n’existe pas. Enfin si, elle existe, mais elle est en trop dans une année normale. Si bien que tout ce que l’on dit et tout ce que l’on fait ce jour là n’a de prolongement que quatre ans plus tard, un autre 29 février.

Miss Cindy Caroline Clarin éclate de rire lorsque je lui fais ce matin cette belle annonce et se dit « absolument d’accord » avec ma TMP (Très Modeste Personne). La beauté déclare également qu’elle est « très très satisfaite » de mon travail. « Vraiment très ». Et ce faisant, elle s’approche de moi, plongeant ses admirables yeux noisette dans les miens. La suite de ses propos est étonnante. Elle m’accorde tout le mois de mars en congés (« oui, en plus de vos vacances »). « Vous avez tellement travaillé en février ! Vous le méritez bien... ». Une marche supplémentaire est franchie lorsqu’elle me dit penser à moi pour remplacer Samantha à la tête de l’audit permanent des services. « On verra ça après les élections. Vous prendriez le bureau qui est juste à côté du mien. Pensez dans les semaines qui viennent à la façon dont vous allez organiser les choses ! ». Nous franchissons encore glorieusement une ultime marche, et elle prend mes mains dans ses mains, et elle rit de nouveau aux éclats, et elle m’embrasse de retentissante manière sur la joue gauche. Et tout se retourne, tout bascule, lorsque je sens sous mon menton la chaleur de ses seins et son abondante chevelure effleurer mon front.

C’est l’heure du déjeuner, et les rues de Now or Never Land sont remplies de monde autour de l’Hôtel de Ville. Une page se tourne, je le sens physiquement. Avec le départ de la Mairie de Soldanelle, et maintenant de Nathalie, c’est toute une époque de mon existence qui prend fin, je le sais. En marchant vers les jardins de l’Abbaye, dans l’air frais qui annonce le printemps, je me dis qu’il faut maintenant prendre du recul, faire une pause, avant de repartir, peut-être pour autre chose. Et, rentré chez moi en ce début d’après-midi, je me décide, non sans mal, à taper sur mon clavier ces mots : avec ce 873e billet (hors organigrammes), mon blog s’arrête, au moins pour quelque temps. Après un léger pincement au cœur, je me console rapidement, en me disant que l’administration est éternelle, et que, passant au-dessus de la tête des fonctionnaires, sa déraison, ses aberrations, la manière grotesque dont elle fait toutes les choses, resteront, quoi qu'il arrive et à jamais, un inépuisable sujet de rire et de plaisir.


samedi 23 février 2008

Solstice

L’interrogation apparaît (génération spontanée) un peu à la droite de la constellation d’Orion. Elle traverse tout à une vitesse stupéfiante, fait fi des divers paramètres d’échauffement recensés par les savants lors de l’entrée dans l’atmosphère terrestre, ignore le bruit des radios retransmettant les matches sportifs du samedi après-midi, rebondit sur la bite dure comme fer du jeune notaire qui s’apprête à pénétrer sa femme, surplombe très rapidement les mouettes et le port, passe entre les jambes grêles du vieillard qui hurle dans la salle à manger de l’hospice “Mais c’est la mort ici !”, et vient se loger dans ma pauvre caboche au 3e étage de l’Hôtel de Ville, misérable cervelle fatiguée incarnant bien malgré elle le stade suprême de la conscience : et si Miss Clarin et le beau Brice passaient la nuit ensemble après les réunions électorales qu’ils animent avec tant de brio ?

La bulle qui me protège et dans laquelle je vis me coupe cependant de la réalité. Parfois j’allonge ma jambe, je sens que la paroi protectrice s’étire, s’étire, je heurte la pointe d’un rocher, aië que çà fait mal, et ma jambe se rétracte immédiatement. Souvent dans les réunions, je regarde un par un les participants et je pense que je suis le seul à ne pas avoir eu de rapports sexuels au cours des quinze derniers jours. Se lève-t-elle dans la chambre en pleine nuit, rajuste-t-elle sa nuisette, et se met-elle à chanter à tue-tête « Je t’ai donné mon cœur » alors qu’il est en train de ronfler ? Ou se love-t-elle tendrement contre sa poitrine, toute nue, après un nombre faramineux d’accouplements, et, satisfaite, le sourire aux lèvres, lui murmure-t-elle tendrement avant de s’endormir dans ses bras : « C’était bien. Je suis contente d’être avec toi » ?


jeudi 21 février 2008

Flash

Ça vous amuse, vous, de me voir aujourd’hui, jour de Saint Pierre Damien, qu’il repose en paix et que Dieu l’ait en Sa Sainte Garde, courir sans cesse latéralement et jusqu’à en perdre haleine, comme je le fais depuis maintenant une grande quinzaine, un gant énorme recouvrant ma main droite, essayant d’attraper de pathétique manière les balles que l’on me lance à tout moment avec une incroyable force, ayant toujours la crainte de recevoir cette petite sphère de caoutchouc dur en pleine poire, puis de regarder, un peu hébété, les taches de sang tomber une à une à toute vitesse sur mes chaussures en toile blanche et sur le sable sale, avec les poches violettes qui se mettent à gonfler sous mes yeux ? Déjà 19 : 02, et tous ces dossiers qui n’avancent pas. Je commence à mélanger les chiffres et les fiches à destination du Cabinet. Autant terminer maintenant. Ce soir, comme tous les soirs depuis le 15 février, Miss Clarin et Brice (notre Apollon municipal) animent une réunion électorale en faveur de notre Maire à tous, tandis que l’unique opposant de notre premier magistrat, le benoît Benoît benêt, s’égosille dans un gymnase à l’autre bout de la ville afin que sa Parole triomphe le 16 mars au soir. Non, sans rire. Il va falloir que je me dépêche pour voir ça.


mardi 19 février 2008

Maquette

Tout (ou presque) se trouve (j’en suis certain) dans la jambe de Pierre-Jean Voyou. Je m’explique : tel le battement d’aile (ô combien connu) du papillon faisant finalement s’effondrer la Grande Muraille de Chine à dix mille kilomètres de là, la gambette de l’individu (cheville agile et mollet poilu), bien que non, pas tellement, tout se passe dans un ordre de réalité qui n’est ni matériel ni physique, un ordre de réalité que je tente de cerner (en vain, j’en suis conscient) depuis le début de ce blog, il y a trois ans et trois mois.

Toujours est-il que notre nouveau faisant fonction de directeur des ressources humaines esquisse régulièrement ce geste (je l’épie) : sur le palier du 2e étage, il prend appui avec sa main gauche sur la rampe d’escalier, pose son talon droit sur la première marche, regarde par terre d’un air à la fois pensif et décidé, s’apprête à monter me voir dans mon bureau du 3e étage (là où personne ne vient jamais), lorsque, paf, la chose se répète à chaque fois, quelqu’un l’interpelle, le faisant sursauter. Il relève alors la tête, écoute d’attentive manière son celui qui parle entre (inter-locuteur), est immédiatement (et entièrement) absorbé par ses propos, les paroles de l’autre tissent progressivement (mais sûrement) un filet qui le recouvrent entièrement, puis, dossier sous le bras, veste ouverte et cravate au vent, il renonce à monter jusqu’au 3e, pivote sur le palier du 2e avec une vitesse vraiment incroyable, et part ailleurs dans l’Hôtel de Ville, me laissant dans mon attente.

Un jour, il n’y aura personne pour couper son élan, un coup de jarret, et le grand homme se rapprochera de moi. Un nombre considérable de lignes qui courrent vers l'horizon se soulèveront alors et partiront en éventail vers le ciel. Toute la chronologie des événements enregistrée depuis l'origine de l'espèce humaine devra être revue et minutieusement corrigée. Et il ne restera plus au clampin chauve qu’à se perdre dans les salles de réunion et les chiottes somptueuses entourant et protégeant mon local de labeur.


lundi 18 février 2008

Abîme

J’ai beaucoup vieilli ces derniers temps. Par un affreux sortilège (du moins je le suppose), chaque jour de février que je n’ai pu fixer, faute de temps, par un billet sur ce blog s’est transformé en une année. Me voici donc, eh oui, l’addition est salée, avec d’un coup quinze ans de plus. Je vais avoir 58 ans en mars. Demain, lorsque je reprendrai mon travail, il y aura sans doute beaucoup de visages que je ne connais pas à l’Hôtel de Ville. Des toiles d’araignée relient en grand nombre dans mon bureau les cartons ouverts et les dossiers non classés à mon fauteuil et au plafond. Il y a beaucoup de poussière dans les armoires et la fenêtre qui donne sur les jardins privatifs du Maire est difficile à ouvrir. Il est temps pour ma TMP (Très Modeste Personne) de préparer son dossier de retraite et de rejoindre les fantômes qui s’ébattent dans le donjon, au bout du couloir.

Vu de ma cuisine, le ciel est toujours le même, bleu vif dans l’air froid. Mais j’imagine, par contre, que notre bonne ville a beaucoup changé. En quinze ans, de nombreux bâtiments ont dû apparaître et de multiples innovations ont sans doute transformé définitivement notre brillante Cité en somptueux parc d’attractions. Nathalie la Magnifique vit-elle toujours ici ? Son fils ou sa fille est maintenant adolescent(e) et j’ai hâte de voir si il ou elle lui ressemble.


lundi 11 février 2008

Rôles

Il est 02 : 21 cette nuit lorsque j'émerge du sommeil. Je marche doucement dans l’appartement pour ne pas réveiller les voisins. J’allume la lumière de la cuisine pour me préparer un café. Now or Never Land dort, et moi, DB, maître du monde, marié avec moi-même, suis le seul à veiller.

Aujourd’hui lundi (car nous sommes déjà lundi), je ne travaille pas. C’est Miss Clarin elle-même qui m’a sommé de prendre un jour de congé supplémentaire. « Vous verrez, après un week-end renforcé, ça ira beaucoup mieux ! ». Je cherche une tasse. Les notes prises au jour le jour la semaine dernière ne vont servir à rien, je le sens. Que dire d’ailleurs d’une semaine où la même journée s’est reproduite à cinq reprises à l’identique, avec, pour seule variante, une heure de départ du bureau chaque fois plus tardive ?

La campagne électorale a vraiment débuté lundi dernier et il faut à tout instant répondre à de plus en plus de notes envoyées par le Cabinet du Maire, de plus en plus vite. Le soir (sans rire) j’ai juste la force d’atteindre mon lit en pensant, de manière aussi fugace qu’amère, à tous ceux qui croient dur comme fer que les fonctionnaires ne foutent rien. J’ai dû beaucoup dormir samedi et dimanche car je n'ai aucun souvenir des deux derniers jours. Les rangements chez moi tardent. Ils seraient pourtant si nécessaires !


samedi 2 février 2008

Sable

Deux jeunes connards à casquette rouge parlent fort et font de grands gestes, là, assis sur mon banc. L’un d’eux se lève, s’approche du distributeur automatique de sodas, donne un coup de poing sur la vitre et se met à crier. Et ses hurlements se répercutent contre l’immense verrière puis se mélangent avec le bruit du moteur des bus qui entrent dans la gare autoroutière. L’autre se lève à son tour, se dirige également vers le distributeur et se met à secouer l’appareil. Pas le choix. Impossible de me reposer ici. Je vais donc passer la soirée de ce vendredi chez Pikelby. Même si je n’ai plus les moyens de fréquenter le fast-food, ne serait-ce qu’une fois par semaine.

C’était hier. C’était il y a si longtemps. J’essaie de téléphoner aujourd’hui à Saint-Parfait, puis à Nathalie, mais je n’ai en ligne que des répondeurs. J’ai bien le numéro de portable de Natacha Riboldi-Vauvart, mais je n’ose pas déranger la mignonne. Cela me ferait pourtant tellement de bien de parler à quelqu’un ! Je regarde autour de moi la pièce tout encombrée de cartons. Je crois que je n’arriverai jamais à bout de ces rangements. Le temps est très gris. Il n’est que 15 : 28.


 
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